La Croix des Essarts à Saint-Didier-au-Mont-d’Or, ou l’œuvre d’un Compagnon de St-Fortunat

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Source: Géoportail
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La croix des Essarts

Localisation
Cette croix, privée, est située au niveau du carrefour entre le chemin des Essarts et l’avenue Ampère (Ex RD73). Elle est implantée sur un mur de propriété, non loin de Saint-Fortunat, ancien hameau de carriers et de tailleurs de pierre faisant partie de Saint-Didier-au-Mont-d’Or.

Latitude: 45.828652 N | Longitude: 4.792122 E
Altitude: 461 mètres

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Détail de la pierre du socle avec ses gryphées

Description, nature de la pierre
Il s’agit d’une croix de calcaire gris appelé aussi pierre à gryphées, du nom de ces huîtres incrustées dans cette couche de calcaire. Ce calcaire date du Sinémurien (-195 millions d’années) dont la couche géologique a été exploitée par les carriers de St-Fortunat du XVIème siècle jusqu’au début des années 1900.

Les gryphées apparaissent comme de petites lunes de teinte blanchâtre dans le calcaire gris.

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Socle et croix en bas-relief ressortant du pentagone

La croix est constituée de deux pierres :

  • un socle massif de 17cm d’épaisseur, qui a été taillé pour reposer sur toute la largeur d’un mur. Sa partie frontale constitue une saillie en encorbellement du mur, et dont la face avant mesurant 17x 56,5cm, comporte une épitaphe gravée par l’auteur.
  • une pierre de forme pentagonale, arborant une croix représentée en bas-relief. La croix sculptée mesure 64,5cm de haut et 43cm de large, et le pentagone 70cm de haut et 49cm de large. L’épaisseur de la pierre varie de 12cm dans sa partie supérieure à 15cm dans sa partie inférieure.

Inscriptions et datation sur le socle
Cette croix comporte de nombreuses inscriptions et symboles. Les inscriptions portées sur son socle renseignent sur sa date et son auteur : André Buy, le 3 mai 1819.

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Inscription sur le socle: J’ai été fait par moi A. Buy posé le 3 mai 1819

André Buy
La famille Buy était une famille de tailleurs de pierre. André Buy (1762-1838), auteur de cette croix, était le fils d’André Buy (1725 – décédé après 1796), le petit-fils de Jacques Buy, « le jeune » (1692-1728), et l’arrière petit-fils de Jacques Buy « le vieux » décédé en 1724. Le père d’André Buy, son grand-père et son arrière-grand-père étaient tous trois des maîtres-tailleurs (source : Agnès Milliand et ADR). Ils avaient donc le droit de contracter directement des commandes et d’embaucher des apprentis. La maîtrise pouvait se transmettre de père en fils, ce qui semble avoir été le cas dans la famille Buy. En revanche, André Buy fils, n’était pas maître-tailleur, mais il était « Compagnon Étranger » (appelé aussi Compagnon du Devoir Étranger).

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Signature d’André Buy fils avec le lacs d’amour, marque compagnonnique

André Buy fils, a laissé de nombreuses œuvres à Saint-Fortunat sans qu’il soit toujours aisé de les lui attribuer, car son père portait le même prénom et signait avec la même lettre A que son fils. En effet, on trouve un tel A avec la date de 1754 (donc son père) sur une pierre de linteau en face de la maison des Buy à St-Fortunat. Seules les dates, ou les marques de compagnon quand elles existent, permettent d’attribuer au père ou au fils leurs œuvres.

On trouve la signature d’André Buy fils sur le banc disposé à l’entrée de son ancien domicile à St-Fortunat. Des marques identiques sont portées sur un autre banc situé à l’intérieur de la propriété jouxtant le mur d’assise de la croix des Essarts, avec la date de 1831.

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Banc d’André Buy fils, avec sa signature caractéristique

Cette croix étant l’œuvre d’un Compagnon, descendant d’une famille de maîtres tailleurs depuis au moins trois générations, il convient de porter une attention particulière sur sa géométrie, ses formes et ses inscriptions à portée hautement symbolique.

Analyse géométrique
La géométrie de la croix est assez étonnante. Sa partie supérieure semble parfaite avec ses dimensions récurrentes, ses angles droits et ses triangles isocèles-rectangles.
La partie centrale présente des formes certes droites, mais avec moins de symétries et des triangles scalènes aux extrémités des branches. Sa partie inférieure présente des dimensions plus variables, des biais et des formes arrondies.

André Buy a construit cette croix avec ses outils de tailleur de pierre, à savoir un compas et une équerre.

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Schéma de la géométrie, réalisé à l’échelle (source: Pierre de Laclos)

De manière plus précise, on peut noter :

  • Les 3 branches supérieures de la croix forment chacune un carré de 14cm de côté.
  • Le sommet supérieur du pentagone présente un angle droit.
  • En conséquence, la partie supérieure du pentagone comporte en arrière-plan 3 triangles isocèles-rectangles
  • La branche inférieure de la croix a une largeur variable et s’évase très légèrement de haut en bas pour terminer vers le bas avec un évasement plus net et bien arrondi
  • La hauteur du pentagone est égale à 2 fois le rayon du cercle interceptant les sommets latéraux du pentagone et dont le centre passe par son sommet supérieur
  • Les droites confondues avec les côtés latéraux inférieurs se croisent au niveau de la base de la pierre d’assise
  • Le rapport entre la longueur des côtés latéraux supérieurs du pentagone et celle de sa base semble être égal au « Nombre d’Or» (hasard ou volonté de l’auteur?)

Inscriptions et interprétations sur la croix

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Dessin tiré du livre de Michel Garnier : « Carriers et carrières dans le Mont d’Or lyonnais, tome 3 »

Nous livrons ici une description des inscriptions qui sera suivie de notre interprétation.

Les inscriptions portées sur la croix sont rappelées sur le dessin ci-contre, tiré du livre de Michel Garnier « Carriers et carrières dans le Mont d’Or Lyonnais, tome 3 »

Tout en haut, 3 étoiles à 5 branches et 2 personnages jouant de la trompette.

Sur la branche horizontale de la croix, 2 astres brillent de part et d’autre du monogramme IHS surmonté d’une croix.

Juste en dessous, un cœur sur la croix, et 2 croix différentes, chacune d’un côté du cœur.

En dessous, AO SEINT CRUY et l’année 1819

Avertissement préalable : l’interprétation qui va suivre est notre interprétation. Elle diffère de celle que Michel Garnier a pu faire dans son livre pré-cité, et ne constitue qu’une interprétation parmi d’autres possibles.

  • Partie sommitale de la croix :
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Crédit photo: Cédric Leclercq*

Sur la partie sommitale de la croix, Buy a souhaité représenter le Ciel, le Paradis, et sans doute la Perfection et la proximité avec Dieu :

Dans des formes géométriques remarquables, deux anges debout chacun sur leur nuage jouent de la trompette, allusion aux trompettes de l’Apocalypse de St-Jean et aux anges annonciateurs du Jugement Dernier. Mais les trompettes peuvent également être interprétées en tant que symboles compagnonniques comme les « Trompettes de la Renommée »: la trompette est alors l’emblème de la renommée que l’artisan peut espérer de par son talent. C’est en quelque sorte sa résurrection qu’il recherche.

Au-dessus de la tête des anges, André Buy a placé un rond. Ce rond représenterait le Point, symbole de l’unité absolue de Dieu.

Les trois étoiles qui entourent les anges sont des pentagrammes réguliers, signes fréquemment employés par les Compagnons. Symbole très riche en interprétations, le pentagramme régulier symbolise bien entendu le savoir-faire et le grade de Compagnon. Sa construction quelque peu savante est liée au Nombre d’Or.

Buy a semble-t-il mêlé symbolisme chrétien et symbolisme compagnonnique, pour signifier la même notion (au risque d’une certaine dualité): celle du but ultime, l’approche de Dieu et de la Connaissance.

  • Partie médiane de la croix :
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Crédit photo: Cédric Leclercq*

Au niveau des branches transversales, Buy fait allusion au Christ, à sa mort et à sa résurrection : IHS est le monogramme interprété comme IESUS HOMINUM SALVATOR (Jésus sauveur des hommes). Il est surmonté de la croix de crucifixion, symbole chrétien. Le Soleil personnifié de face à gauche et la Lune personnifiée de profil à droite peuvent être interprétés comme le passage du jour à la nuit et inversement, donc la vie, la mort et la résurrection. On retrouve ce symbolisme sur la croix du hameau du Mont-Thou, mais aussi sur la pierre dite domestique, autre œuvre majeure d’André Buy fils.

  • Partie inférieure de la croix :
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Crédit photo: Cédric Leclercq*

La partie inférieure de la croix nous semble d’interprétation plus délicate. Le cœur central, représenté assez fréquemment sur les croix, et notamment dans le Mont d’Or, est généralement interprété comme étant le cœur du Christ, dénommé aussi le Sacré-Coeur. Ce cœur symboliserait donc ici l’aspect humain du Christ, raison pour laquelle nous émettons l’hypothèse qu’il représente ici la condition humaine, et peut-être André Buy lui-même, si l’on estime que l’auteur a pu se personnifier au travers de cette croix (en référence à l’épitaphe : « J’ai été fait par moi, ABuy… »). Les deux croix de part et d’autre du cœur peuvent symboliser les croix que tout un chacun porte durant son existence. Ces croix sont de représentation peu courantes, voire imparfaites. La croix de gauche réalisée en gravure est légèrement pattée, et ressemble à la croix templière sans en être une. La croix de droite, réalisée en relief, également pattée et dont les branches ont des extrémités bilobées, fait penser à une croix de Savoie, sans en être une. André Buy a-t-il voulu représenter ici des croix imparfaites, sur la partie inférieure de son œuvre dont les formes extérieures apparaissent elles aussi moins parfaites que celles de la partie supérieure (cf le paragraphe « Analyse géométrique » ci-dessus) ?

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Détail d’une tombe au cimetière de St-Fortunat: l’Alpha et l’Oméga

Les lettres AO semblent être la transcription de l’Alpha et l’Oméga, que l’on retrouve calligraphiées en grec sur les tombes des tailleurs de pierre de St-Fortunat (et aussi ailleurs). La 1ère et la dernière lettre de l’alphabet grec symbolisent le début et la fin, la naissance et la mort. Ainsi, si l’on estime que la partie inférieure de la croix représente la condition humaine, voire celle d’André Buy, AO signifierait le temps d’une vie humaine sur Terre, et peut-être celle d’André Buy fils. A l’époque de la composition de cette croix, André Buy avait déjà 57 ans.

SEINT CRUY signifie Sainte-Croix. L’orthographe donnée pour « CRUY » serait-elle un subtil jeu de mots de l’auteur entre « CROY » « CRUX » et « BUY » ?

En résumé, nous pouvons interpréter cette croix de la manière suivante :

  • Sa partie inférieure représente l’homme (André Buy ?), sa condition humaine et ses imperfections.
  • Sa partie centrale représente la résurrection et la rédemption de l’homme.
  • Sa partie supérieure représente la perfection et la vie éternelle.

Le tout forme un savant mélange de composition chrétienne et de composition compagnonnique.

Commentaires

  • Il est possible sans être certain que cette croix ait été placée là depuis son origine. Aucune donnée historique n’a pu être retrouvée. Néanmoins, on peut émettre cette hypothèse étayée par la présence d’un banc daté de 1831 et signé d’André Buy dans la propriété adjacente. Sur le cadastre napoléonien (1825), ce terrain est non bâti et noté « T », pour terres cultivées. Il pouvait donc s’agir d’un terrain cultivé par André Buy et sa famille, car André Buy était aussi cultivateur, comme la plupart des tailleurs de pierre. Il est donc plausible qu’il ait placé la croix à son emplacement actuel.
  • L’état du mur qui la supporte laisse penser qu’il y a eu des remaniements, et des réparations sous-jacentes. Jusqu’en 1970, il existait un portillon situé dans le mur à droite de la croix dont on aperçoit encore l’une des pierres de jambage. L’état du mur sous la croix et les renforts métalliques sont antérieurs à 1970.
  • La pierre de la croix est en relatif bon état, mais présente quelques épaufrures d’altération. Sa surface présente des lichens, des mousses et des traces de lierre qu’il conviendrait de faire disparaître délicatement afin de préserver l’intégrité des inscriptions et de cette œuvre.
  • En étudiant plus en détail cette croix, nous nous sommes questionné sur la présence éventuelle du Sceau de Salomon
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    Crédit photo : Cédric Leclercq* Source schéma : Luc Bolevy

    comme élément de construction ou de représentation de cette croix : si le triangle reliant le centre des 3 croix est quasiment équilatéral avec ses 27cm de côtés, celui formé par les centres du soleil et de la lune et de la pointe du cœur ne l’est pas tout à fait: la distance entre le soleil et la lune mesure 3cm de plus (30cm) que les autres côtés du triangle (27cm). Cette hypothèse, fort séduisante sur le principe, ne semble donc pas tenir.

Note sur l’article:

*: nous remercions Cédric Leclercq pour certaines de ses photos reproduites dans cet article, et nous signalons  également le lien vers le site internet qu’il entretient:https://cedricleclercq.wordpress.com/mont-dor-lyonnais/

Retrouvez cet article au format .pdf sur ce lien : La croix des Essarts-André Buy

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Auteur : pidelac

Pierre de Laclos est le gestionnaire de la page Facebook Mont d'Or (https://www.facebook.com/Montsdor). Il publie régulièrement des articles sur le blog "les cahiers du Mont d'Or", dont il est cofondateur avec Luc Bolevy. (https://lescahiersdumontdor.wordpress.com/)

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