Les deux pierres gravées du chemin de l’Eperon, à Saint-Romain-au-Mont-d’Or

Introduction

Le chemin de l’Eperon de Saint-Romain-au-Mont-d’Or est bordé sur sa partie gauche (en montant depuis Saint-Romain) par de longs et hauts murs de séparation des propriétés. Propriétés parmi lesquelles on retrouve le domaine de la Fréta. Ces terrains englobent le bois de Charézieu et s’étagent depuis les bords de Saône dans une zone en forte déclivité pour atteindre une zone de replat relatif (ou de moindre pente) dans laquelle s’est niché le chemin.

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Localisation du chemin de l’Eperon – Saint-Romain-au-Mont-d’Or

Cet itinéraire anciennement appelé « chemin du Péron » est notamment présent sur des plans d’Ancien Régime (atlas des rentes nobles de Couzon et Saint-Romain de Couzon, autour de 1760-1780) ainsi que sur le cadastre napoléonien (vers 1820). Aujourd’hui non carrossable, il s’agissait sans doute d’un raccourci permettant de relier le Vieux-Collonges à Couzon sans faire le détour par Saint-Romain (sur le plan général de l’atlas des rentes nobles il s’appelle « chemin de Lyon à Couzon et à Albigny »). Il prenait naissance au niveau de l’intersection de la croix de Martorey (voir notre article consacré à cette croix).

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Plan de 1760/1780 – Source : ADR 10G2278

Deux mystérieuses pierres gravées

Ces murs comportent deux curieuses pierres gravées d’inscriptions n’ayant pas, à ce jour, été interprétées. Michel Garnier cite ces pierres gravées dans le 3ème tome, publié en 2001, de sa série de livres « Carriers et carrières dans la Mont d’Or lyonnais » (p107).

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Mur du chemin de l’Eperon – Saint-Romain. En haut, à droite : les deux bornes.

Description des pierres gravées

dimensions

La première pierre placée verticalement comporte une inscription latine HUC HUSQUE et l’autre pierre, horizontale, une série de chiffres et de lettres 308P.-7P.- Il s’agit de pierres en calcaire gris au grain fin et régulier, absence de fossiles. La pierre 308P.-7P.- mesure 68 cm x 34,4 cm. La pierre HUC HUSQUE, positionnée verticalement 54 cm x 23,1 cm. Elle semble être coiffée d’une pierre semi-circulaire cachée en grande partie par la maçonnerie du mur.

Finement taillés, les sillons des inscriptions sont encore peu émoussés. Les deux pierres ont le même style et paraissent contemporaines. L’inscription HUC HUSQUE a pu être traduite comme l’expression « JUSQU’ICI ».

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Gros-plan sur le style employé pour les deux inscriptions

En termes d’interprétation, parmi les hypothèses les plus fréquentes, on y a vu des pierres de remploi gallo-romaines du fait de l’inscription latine et d’une datation purement hypothétique à l’an 308, ou encore pour la seconde pierre 308P.-7P.- des coordonnées géographiques (mais selon un système de coordonnées de référence non connu !), ou altimétriques (308?). Aucune des ces ébauches d’interprétations n’était donc totalement satisfaisante, les personnes s’intéressant de près à ces pierres devant reconnaître les limites manifestes de ces réflexions.

L’acte du notaire Benot

La réponse nous a été finalement et récemment livrée par la copie d’un document issu d’un registre notarial en provenance des archives départementales (Benot acte 113 – cote 3E37055), que Madame Nicole Gilardi, historienne à Couzon, a eu la gentillesse de nous transmettre.

Son titre est explicite et nous verrons que son contenu l’est tout autant (bien que le texte du notaire ne soit pas dénué de nombreuses circonvolutions et d’une certaines lourdeur propre au style juridique) pour l’interprétation de ces deux pierres.

Nous en livrons ci-dessous la transcription intégrale. La calligraphie difficile à restituer génère toutefois quelques « ? » de notre part pour certains mots.

« Procès Verbal pour pierres de démarcation à la requête de sieur Thomas Birouste pour leur domaine de Collonges – 12/11/1790

Ce jourd’hui douzième novembre mil sept cent quatre vingt dix sur les une heure de relevée.

Pardevant nous Jean Benot notaire royal en la sénéchaussée de Lyon reservé pour la paroisse de Fontaine en Franc-Lyonnais y résidant soussignés et en présence des témoins ci-après nommés,

en notre étude sont comparus sieurs Étienne et Thomas Birouste frères résidant dans leur château de Tourvéon paroisse de Collonges lesquels nous ont dit qu’ayant obtenu de Messieurs les Officiers de la juridiction de Saint-Romain une nouvelle ordonnance d’alignement en date du 16 octobre dernier pour la prolongation et parachèvement des murs de clôture de leur possession au long du chemin ou sentier appelé du Peron dans l’étendue de ladite paroisse de Saint-Romain et désirant pour surcroît de précaution constater de manière légale et authentique le point central des deux alignements vont aboutir et se réunir en conformité des règles à eux prescrites pour ces alignements désirant aussi faire placer sous nos yeux les pierres démarcatives de la jonction du nouveau mur à l’ancien.

Ils nous requièrent de nous transporter à l’instant sur les lieux avec deux témoins pour rédiger un acte public de tous les faits et circonstances capables d’assurer leur exactitude à se conformer littéralement aux deux alignements à quoi ayant adhéré nous nous sommes de suite transportés avec lesdits sieurs frères Birouste et les deux témoins soussignés sur le chemin appelé de Péron tendant de Saint-Romain à Collonges au devant du mur de clôture que lesdits Frères Birouste ont fait nouvellement construire à la suite de ceux qui formaient la clôture du domaine de la Freta ;

Etant parvenu jusqu’à l’extrémité du mur de clôture que lesdits frères Birouste nous ont dit avoir fait élevé d’après le premier alignement à eux donnés par ordonnance du 1er septembre dernier.

Nous avons reconnu que le mur de clôture est (ablativement?) coiffé et écrêté dans toute son étendue jusqu’à l’endroit où il se termine en face de l’angle des possessions des mariés Christophe étant à l’autre bout dudit chemin nous avons aussi reconnu :

1- que les sieurs frère Birouste en terminant ce premier mur de clôture avaient laissé divers ardents ? ou pierres d’attentes destinées à la liaison des autres murs qui doivent s’y réunir,

2-que les sieurs frères Birouste avaient fait poser dans le corps de la maçonnerie de ce premier mur ??? longue pierre ou crèt servant de couverture, une autre pierre ciselée de deux pieds de long sur un pied de haut dont le bout ou extrémité méridionale se trouve perpendiculairement de niveau avec la couverture supérieure et avec le corps de la maçonnerie inférieure sur laquelle pierre ciselée ils ont fait transversalement graver les chiffres et lettres suivantes 308-P-7-P servant à ce qu’ils nous ont dit à désigner la longueur totale de leur premier mur de clôture en conformité de l’alignement du 1er septembre.

3- que les sieurs frères Birouste ont fait commencer des fondations nécessaires à la prolongation de leur mur suivant le dernier alignement du 16 octobre et que ces nouvelles fondations ?? jointes aux anciennes aboutissent perpendiculairement au niveau extérieur de la pierre ciselée de la couverture de ce gros mur ci-devant rappelé ce que nous avons reconnu là faisant jeter extérieurement un plomb de haut en bas de ce premier mur de clôture à la surface angulaire de l’extrémité méridionale de ladite pierre ciselée

4- que la direction actuelle des fondations du nouveau mur de clôture des sieurs frères Birouste décrit une ligne droite rentrant sur leurs possessions en conformité du second alignement de sorte que la jonction du nouveau mur à l’ancien il y aurait ? un point saillant sur le chemin de Peron précisément à l’endroit où nous avons jeté le plomb sur la face angulaire et extérieure de la pierre ciselée précédemment désignée.

Cela fait lesdits sieurs frères Birouste pour indiquer à perpétuité l’aboutissement des deux alignements ont fait poser en notre présence une autre pierre ciselée de la hauteur de 26 pouces et de l’épaisseur de 8 pouces excédant dans la partie supérieure dudit nouveau mur de neuf signes sur laquelle pierre sont gravés verticalement les mots latins HUC HUSQUE* la pierre numéraire ci-devant décrite servit de signe démarcatif à la naissance du nouveau mur prescrit par le second alignement.

Les sieurs Birouste nous ayant dit qu’il se ? là qu’il n’y avait rien de plus à constater nous avons à leur réquisition clos le présent procès verbal dont nous leur avons donné acte en présence de sieur Guillaume Brechet, dit Faucet perruquier demeurant à Fontaine et de Joseph Grand praticien demeurant à Miribel en Bresse témoins requis et soussignés avec nous lesdits sieurs Birouste

*laquelle pierre immédiatement accolée au crêt ci-devant posé (renvoi approuvé le mots de rature)

Etienne Birouste de Mercuire

Thomas Birouste

Guillaume Brechet dit Fauchet

Grand

Benot, notaire royal »

Interprétation

Ce texte daté du 12 novembre 1790 nous explique qu’une première portion de mur séparatif de propriété avait été construite conformément à une autorisation délivrée le 1er septembre 1790 aux Frères Birouste, que la poursuite de la construction de ce mur avait été laissée en attente par l’apposition d’une pierre à son extrémité avec la mention 308P.-7P.- Qu’une seconde autorisation pour poursuivre la construction du mur a été délivrée le 16 octobre 1790, et que la construction de cette nouvelle partie de mur dans l’alignement de la précédente s’est poursuivie en débutant par l’apposition d’une nouvelle pierre ciselée HUC-HUSQUE contre la première.

Les propriétaires ont voulu faire constater par un notaire la poursuite du mur le long du chemin de l’Eperon (alors dénommé « chemin du Peron ») et son alignement (aujourd’hui ce travail serait dévolu à un géomètre-expert, ou par voie de constat d’huissier). De nombreux détails sont donnés dans la description de ce deux bornes incluses aux murs, et nous pouvons êtes surpris de tant de précautions comme le texte le rappelle d’ailleurs «  pour surcroît de précaution constater de manière légale et authentique ». Ce surcroît de précaution est peut-être lié à la période révolutionnaire traversée : nous sommes alors en 1790 et les nobles ont peut être intérêt à pouvoir prouver les actions menées sur les propriétés foncières. C’est pourtant le seul exemple connu de bornage aussi précis qui nous soit parvenu dans le Mont d’Or, ce qui renforce ce caractère assez curieux. Peut-être les propriétaires ont-il agi en fonction de leur conseil notarial, très zèlé (payé à la ligne, comme il aurait été d’usage à l’époque?).

Sur la base de ce document, l’interprétation des chiffres 308P.-7P.- apparaît comme évidente, elle nous est d’ailleurs partiellement livrée : l’inscription servant « à désigner la longueur totale de leur premier mur de clôture ». Il faut donc comprendre que les lettres « P » indiquent des unités. Avant la Révolution, dans le Lyonnais, il s’agit de pieds et de pouces. La longueur de la première portion de mur correspondrait donc à 308 pieds 7 pouces depuis son point initial.

Nous sommes allés vérifier ces longueurs sur place, à l’aide d’un double décamètre. Depuis le début du mur jusqu’à l’emplacement des bornes, la longueur mesurée fait 105,6 mètres, en suivant le mur qui n’est pas tout à fait rectiligne (104,5 m à vol d’oiseau). Le pied de Lyon est l’unité de longueur utilisé en Lyonnais sous l’Ancien Régime. Il équivaut à 34,2512 cm. Notre mesure réalisée en suivant le mur correspond donc à 308,31 pieds. Compte tenu de l’incertitude de notre mode opératoire, cette longueur correspond donc à celle donnée dans l’acte du notaire.

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Limite séparative entre le domaine de la Fréta et l’ancienne propriété Birouste.

De l’autre côté du mur…

Au même niveau que les 2 pierres de bornage, mais de l’autre côté du mur, nous avons constaté la présence d’un banc monolithe de belles dimensions : 2,2m x 44 cm (profondeur 25cm). Cette pierre rectangulaire présente une finition bouchardée. Selon ces dimensions et pour une densité de 2, le poids estimé est de 500kg. Une marque de tailleur de pierre est présente en son centre. On retrouve cette même marque sur le calvaire situé en face de la chapelle de Saint-Fortunat. Sur le calvaire, cette marque est associée au nom de Jean-Baptiste Puy, et est datée de 1823. Jean-Baptiste Puy était un tailleur de pierre de Saint-Fortunat (marié en 1827, et décédé en 1873). La pierre du banc est en calcaire gris caractéristique de Saint-Fortunat. Il est donc probable que la pierre du banc ait été confectionnée par Jean-Baptiste Puy ou un membre de sa famille utilisant la même marque de signature. Si la pierre est celle de Jean-Baptiste Puy, elle aurait alors été posée bien postérieurement à l’édification du mur et à l’incorporation des 2 bornes.

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marque

Les pierres de bornage mises en place selon une procédure minutieusement rapportée par le constat d’un notaire ainsi que la présence d’un banc de très bonne facture, confirme que les commanditaires étaient des personnes aisées, ce qui correspond bien au statut social de la famille Birouste à cette époque.

La famille Birouste

Les Birouste sont connus pour être propriétaires à Collonges et à Saint-Cyr. C’est en revanche la première mention les concernant que nous trouvons pour la propriété voisine de la Fréta.

La famille Birouste est originaire de Seyras en Languedoc. L’un de ses membres, Jacques Birouste, s’établit à Lyon au début du XVIIIe siècle pour y faire le commerce du textile. En 1733, Dominique Birouste devient échevin de la ville. Son fils Jacques Reymond, acquiert la propriété de Tourvéon à Collonges, dont il devient le seigneur tandis que sa fille Marguerite épouse, en 1742, Pierre Terrasse d’Yvours, fils de Margueritte Trollier et de Jacques Terrasse. Tourvéon a été construit au XVIème siècle par Néry de Tourvéon. J Croppet, seigneur de St Romain, l’acquiert en 1713, puis les Birouste (puis les Murard de St Romain l’ont démoli et reconstruit en 1854).

Le plus connu des Birouste est Dominique, marchand drapier et échevin de Lyon, propriétaire du château de la Baticolière, marié en 1712 avec Rose Quinson.

Ils eurent au moins :

– 2 filles, Marguerite et Benoîte mariées à Pierre Terrasse d’Yvours et à Anthelme Passerat de la Chapelle.

– 3 garçons, Jacques-Raymond marié en 1747 à Lyon avec Marie Pulligneux qui achète Tourvéon et en devient le seigneur,  Raymond, écuyer et Thomas, écuyer…

Au XVIIIème siècle, la famille Birouste est donc aussi propriétaire du château de la Baticolière à Mercuire (paroisse de Saint-Cyr), d’après les écrits de l’abbé Duplain en 1891 et du Docteur Gabourd en 1967. En 1798, la Baticolière passe ensuite à Jean Guerre. La mention Etienne Birouste de Mercuire en fin d’acte de Benot est donc intéressante car elle fait le lien avec la Baticolière situé à Mercuire.

D’autres pierres gravées restent encore à interpréter…

Dans ce secteur, il existe d’autres pierres gravées, dont l’explication reste encore à démontrer clairement. Elles se trouvent sur des murs de propriété du château de Tourvéon, à quelques centaines de mètres des pierres ayant fait l’objet de cet article. La première pierre porte la mention AQUARIA et sert de linteau d’entrée au parc, la deuxième avec la mention SIBILLA CUMARUM est prise dans le mur le long de la route départementale. Le château de Tourvéon fut précisément une propriété de la famille Birouste. Faut-il voir dans cette relative profusion de pierres gravées laissées dans les murs une marque de fabrique familiale ?

Remerciements :

  • Nicole Gilardi
  • Agnès Milliand

Version téléchargeable du texte :

Format .pdf : bornage-saint-romain-v4

 

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Auteur : lucbol

Luc Bolevy est l'auteur du livre "le Mont d'Or lyonnais, petit et grand patrimoine" paru en novembre 2015 aux Editions du Poutan (www.poutan.fr) Il publie régulièrement des articles sur le blog "les cahiers du Mont d'Or", dont il est cofondateur avec Pierre de Laclos. (https://lescahiersdumontdor.wordpress.com/)

2 réflexions sur « Les deux pierres gravées du chemin de l’Eperon, à Saint-Romain-au-Mont-d’Or »

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