Chronique d’un glissement de terrain (1853-1861) à Saint-Romain-au-Mont d’Or

Au domaine de la Fréta, les dames de Sainneville assignent la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon (Source ADMR S 1641)

Les travaux de construction de la ligne de chemin de fer de Paris à Lyon au milieu du XIXème siècle ont donné lieu à un certain nombre de difficultés : le passage de la voie ferrée au pied du Mont d’Or en rive droite du Val de Saône a généré non seulement des entailles dans certains des villages traversés, mais a aussi dû faire face à une topographie contraignante et une nature des sols difficile. Les travaux ont nécessité des expropriations, des modifications de voirie et d’édifices dans les villages, des passages en tunnels, en tranchées, des interceptions de nombreuses sources et galeries… Divers dommages et conflits restent encore dans les mémoires.

Le présent article retrace l’histoire de l’éboulement survenu le 12 mars 1853 au droit du domaine de la Fréta à Saint-Romain-au-Mont-d’Or. Cet éboulement a entraîné un nombre considérable de correspondances et d’expertises de 1853 à 1861 : 122 pièces et 6 plans constituent un épais dossier consultable aux Archives Départementales et Métropolitaines de Lyon (source ADMR S 1641). Au-delà des principaux faits survenus et des rapports d’expertises qui tentent de définir les responsabilités, le contenu du dossier permet aussi d’apporter un éclairage sur le domaine de la Fréta dans les années 1850, dont les jardins et les bâtiments résultaient encore en grande partie des aménagements datant de l’époque de Pierre Poivre, lorsqu’il en était le propriétaire de 1758 jusqu’à sa mort en 1786 (son épouse le vendit en 1788).

Notre article présente une synthèse rapide de ces éléments, et produit un document annexé plus détaillé qui constitue une chronologie des événements, accompagnée d’informations sur la Fréta, provenant de la dizaine de rapports d’expertises du dossier.

Situation actuelle de la Fréta

La propriété de la Fréta est située au sud-est de la partie urbanisée de Saint-Romain-au-Mont-d’Or. Le terrain occupé par le domaine est de plus en plus pentu et boisé au fur et à mesure que l’on se dirige vers l’extrémité sud-est de la propriété. Les voies ferrées de l’ancienne ligne de Paris à Lyon passent en contrebas du terrain.

Plan de situation de la Fréta à Saint-Romain au Mont d’Or (Source Géoportail)

Les principaux faits en quelques lignes, et quelques plans pour comprendre

En 1853, le domaine de la Fréta appartient à madame veuve de Sainneville et à mademoiselle de Sainneville, ces « dames de Sainneville », ayant chacune hérité pour moitié de la succession de Charrier de Grigny.

L’éboulement se produit le 12 mars 1853, lorsque la Compagnie de chemin de fer de Paris à Lyon fait procéder aux travaux en contrebas de la propriété. La pente naturelle du terrain est déjà raide, et les travaux en contrebas consistent à faire passer la voie ferrée en tranchée, ce qui nécessite des déblais de l’ordre de 6 mètres de profondeur. C’est au droit de ce déblai que l’éboulement se produit, et le mur de soutènement du jardin est affecté.

Plan du constat contradictoire dressé en juillet 1853, représentant l’éboulement qui a affecté le mur soutenant la terrasse. La pierrée d’assainissement et de confortement réalisée peu après l’éboulement figure en rose

Pour mieux comprendre la topographie du site, nous reproduisons ci-dessous quelques coupes du terrain. On peut voir, le projet de tranchée de plus de 6 mètres en déblai, la ligne bleue du terrain naturel initial, et le mur de soutènement de la terrasse. Les parties colorées de part et d’autre du mur de terrasse correspondent aux déblais et remblais des terres qui ont dû être effectués pour la construction de la terrasse, bien avant les travaux ferroviaires.

Extrait des coupes du terrain et du projet de tranchée ferroviaire au droit de la Fréta :
tranché ferroviaire à gauche et mur de terrasse à droite

Suite à cet éboulement, la Compagnie de chemin de fer a fait procéder à des travaux confortatifs qu’elle a eu beaucoup de mal à stabiliser (cf. la pierrée figurant au plan du constat ci-avant). Selon les dames de Sainneville, l’éboulement du 12 mars 1853, pourtant localisé sur environ 800m2, et à 150 mètres de leur maison, a produit des effets sur leur habitation, les dépendances, et sur l’ensemble de leur jardin d’agrément, interprétation que ne semble pas partager la Compagnie. Il s’ensuit une 1ère assignation de la part des dames de Sainneveille à l’encontre de la Compagnie de chemin de fer en février 1854, suivie d’une 2ème assignation en juin 1854, car les dégâts évoluent dans la durée, et les dames de Sainneville souhaitent faire valoir leurs droits. Ces deux assignations vont donner lieu à une 1ère série d’expertises menées par trois experts différents qui produiront chacun leur rapport d’expertise :

  • Falcouz, architecte, intervenant pour le compte des dames de Sainneville,
  • Benoit, architecte, intervenant pour le compte de la Compagnie
  • et, ces deux experts étant en franc désaccord l’un et l’autre, la préfecture a dû désigner un expert tiers, en la personne de Debette, un ingénieur des mines.

A l’issue de cette série d’expertises, le Conseil de la Préfecture prend une décision d’indemnisation qui sera contestée tant par la Compagnie que par les dames de Sainneville. Cela engendrera un nouveau rapport. Il sera établi par le service de contrôle des chemins de fer concédés. Puis un décret impérial en date du 3 juillet 1857 tranchera le litige.

Mais entre temps, au printemps 1856, une très forte pluviométrie et d’importantes inondations de la Saône ont déclenché de nouveaux mouvements de terres. Les dames de Sainneville lancent une 3ème assignation à la Compagnie en juin 1856, ce qui générera une 2ème série d’expertises. Ainsi, les trois experts précédemment missionnés sont à nouveau appelés par la préfecture pour rédiger de nouveaux rapports. Les experts ne s’accordent aucunement sur les responsabilités de ces nouvelles dégradations : si Falcouz les attribue aux travaux de la Compagnie en faisant intervenir des éminents scientifiques et géologues de l’époque (Drian et Fournet), Benoit et Debette les attribuent aux fortes pluies et aux inondations, et font remarquer que le défaut d’entretien de la propriété est aussi en cause.

Face à ces positions d’experts très différentes, la préfecture va donc décider de lancer une nouvelle expertise. Le 1er avril 1859, elle demande à Louvier, un architecte, de rédiger un rapport pour procéder à une nouvelle évaluation des dommages. A l’évidence, Louvier va prendre à cœur sa mission, car son rapport et son évaluation livrent des informations et des détails assez précis sur la propriété. Le Conseil de Préfecture arrêtera sa décision le 8 juillet 1859, laquelle décision sera à nouveau contestée, tant par la Compagnie, que par les dames de Sainneville. Un nouveau décret impérial sera pris le 14 mars 1851, soldant ainsi ce lourd et long différend.

En 1884, les dames de Sainneville vendront leur propriété de la Fréta, et l’acquéreur Pierre Vignat rasera la maison pour en rebâtir une autre à la place. Cette maison est celle qui existe encore de nos jours.

Les dates et détails de tous ces événements sont reportés dans la chronologie jointe en annexe. Nous livrons ci-après les quelques plans utiles à la situation en 1854-1859 de la propriété.

Plan établi par Falcouz, expert des dames de Sainneville, septembre 1854
Plan établi par Falcouz, expert des dames de Sainneville, juillet 1857
Extrait du plan de Benoit, expert de la Compagnie, mai 1858 – Distribution des bâtiments
Élévations de l’habitation établies par Louvier, architecte, juin 1859

Quelques éléments d’éclairage sur le domaine de la Fréta, que l’on peut tirer des rapports d’expertise

Même si les experts ne sont pas d’accord entre eux sur l’origine des dommages, sur les questions de dépréciations éventuelles de la propriété, et sur le manque ou non d’entretien, leurs rapports comportent des informations intéressantes sur l’habitation, ses dépendances et les jardins.

Tout d’abord, les plans de Falcouz ont l’avantage de présenter en détail l’ensemble des terrains, depuis la Saône jusqu’au chemin de l’éperon. Si la zone d’éboulement apparaît assez limitée en superficie, il a pris le soin de représenter les lézardes au sol et leurs évolutions entre 1854 et 1857, qui affectent l’ensemble du domaine jusqu’au dessus du chemin de l’éperon où se situait le jardin chinois de Pierre Poivre. Les fonds de plan indiquent aussi l’usage des terrains (vignes en contrebas, bois d’agrément au sud, pré-verger et jardin sur la terrasse principale, allées…), et la présence d’un mur périphérique antérieur à la voie ferrée. Le cabinet de curiosités de Pierre Poivre figure dans le bois au sud, et un pavillon (d’entrée ou d’agrément ?) au nord en bord de Saône est également reporté.

Sur l’habitation qui s’est translatée de 1,50m suite aux pluies de 1856, Benoit indique que son intérieur paraît dater de l’origine. Louvier en fait une description plus précise, détaillant lambris, parquets, plafond et murs. Il signale la présence d’une chambre, dite « des Chinois », comportant encore au mur un papier chinois à figurine datant de Pierre Poivre. La salle à manger comporte une fontaine d’eau courante, dont l’eau provient des galeries de captage de la propriété.

Le bâtiment longeant le chemin de l’éperon est celui qui a le plus souffert des mouvements de terrain. La chapelle est à reconstruire avec remploi de ses matériaux, les experts en conviennent tous. Il est aussi cité une salle de bain comportant deux baignoires dans ce long bâtiment relié à l’habitation principale par une structure à pan de bois.

Seul le bâtiment situé sur une grande cave voûtée, plus récent selon Louvier, et faisant face au bâtiment précédent semble avoir été épargné, car construit sur de solides fondations. Louvier, en réalisant des sondages, y a même découvert d’anciennes substructions pouvant expliquer sa stabilité. C’est dans ce bâtiment que les dames de Sainneville ont dû se réfugier à partir de 1856, leur habitation principale ne garantissant plus leur sécurité.

Au sujet des caves, les rapports d’expertises convergent pour indiquer que l’habitation principale ne dispose pas de cave, bien que Louvier signale des fondations sur plus de 4 mètres de profondeur, et bien que la maison actuelle comporte une cave d’apparence ancienne1. A l’époque des expertises, seuls deux bâtiments comportent une cave : le bâtiment longeant le chemin de l’éperon dont la cave est extrêmement endommagée (« une cave qui témoigne à elle seule de tout le travail des terrains » selon Falcouz, cf. repère O sur son plan), et le bâtiment du fermier qui lui fait face, resté quasiment intact.

Le système hydraulique avec ses bassins, galeries et canalisations, est bien décrit par Falcouz et Louvier. La source mère alimentant l’ensemble des bassins et des salles d’eau de la Fréta provient de galeries en forme de pattes d’oie débouchant sur une citerne au-dessus du chemin de l’éperon. Le lavoir situé en contre-bas de la terrasse était couvert, comme nous avions pu en faire l’hypothèse dans notre précédent article sur la galerie de la Fréta. De même, les derniers mètres au débouché de cette grande galerie sous la terrasse formaient bien une citerne.

Les éléments les plus notables issus des rapports d’expertise, sont détaillés dans l’annexe chronologique ci-jointe

1 Une pierre de la cave est marquée d’un « Bv » marque connue à Saint-Romain, et attribuée au tailleur de pierre Benoit Vignat, 1693-1767. Mais peut-être s’agit-il d’un réemploi de la part de Pierre Vignat, lors de la reconstruction de la maison en 1885 ?

En guise de conclusion

Le glissement de terrain survenu lors des travaux de construction de la voie ferrée en 1853 a laissé de nombreuses informations au travers des expertises successives réalisées, ce qui a permis l’exploitation livrée en annexe.

D’un point de vue géotechnique, et avec les connaissances actuelles, nous pouvons dire que les explications fournies par Drian et Fournet, que Falcouz joint à son rapport de novembre 1857, sont très justes : le poids des terres issues de la tranchée ferroviaire constituait une butée stabilisatrice que les travaux en fort déblai de la Compagnie ont supprimée, rompant ainsi l’équilibre des terres. Le terrain dans son ensemble est très instable, mais il l’était bien avant les travaux de la voie ferrée : dans leur monographie géologique du Mont d’Or lyonnais (1866), Falsan et Locard indiquent qu’à la Fréta, le terrain avait déjà subi un glissement de terrain plusieurs années avant les travaux de la voie ferrée, à l’occasion d’une grande crue de la Saône. Il est aussi certain que l‘instabilité du sol marneux et argileux est accentuée par la présence d’eau et de sources qui jouent un rôle de poussées et de lubrifiant dans les sols. L’éboulement de 1853 a provoqué des ruptures de canalisations et de galeries souterraines qui servaient à l’alimentation en eau du domaine, et à l’irrigation des terrains cultivés. Leur rupture n’a fait qu’augmenter l’infiltration des eaux dans le sol et l’instabilité générale. La situation d’équilibre a été longue à se rétablir, car durant toutes les expertises, il semble qu’aucun travaux n’aient été entrepris pour drainer et assainir les sols sur l’ensemble de la zone affectée par ce grand glissement de terrain. Les travaux se sont limités à la zone d’éboulement initiale, alors qu’il s’agissait en réalité d’un glissement de bien plus grande ampleur englobant une bonne partie du domaine de la Fréta.

De nos jours, on peut encore observer quelques marques de ce funeste épisode qui eut raison de l’ancienne demeure de Pierre Poivre. La maison fut en effet rasée en 1885, après que les dames de Sainneville l’aient vendue à Pierre Vignat en 1884.

Fracture d’un mur située sur le tracé de la grande lézarde signalée sur les plans de Falcouz

Remerciements à Mr et Mme Daublain-Martins pour l‘accès à leur propriété de la Fréta, et les photos que nous avons pu prendre

Pour en savoir plus sur Pierre Poivre à la Fréta : http://www.pierre-poivre.fr/index.html

Retrouver cet article au format pdf en cliquant sur le lien suivant: Article_eboulement_Freta_nov-2017, ainsi que son annexe chronologique: Eboulement_Freta_12mars1853_chronologie_nov-2017

Tous les documents d’archives présentés dans cet article proviennent de la cote S 1641 des Archives Départementales et Métropolitaines du Rhône

Publicités

Auteur : pidelac

Pierre de Laclos est le gestionnaire de la page Facebook Mont d'Or (https://www.facebook.com/Montsdor). Il publie régulièrement des articles sur le blog "les cahiers du Mont d'Or", dont il est cofondateur avec Luc Bolevy. (https://lescahiersdumontdor.wordpress.com/)

4 réflexions sur « Chronique d’un glissement de terrain (1853-1861) à Saint-Romain-au-Mont d’Or »

  1. Sans doute un problème en rapport avec « notre Pliensbachien », les marnes du Lias, au contact du calcaire sus jacent!
    Bravo encore pour la qualité de l’article
    régis

    J'aime

    1. Merci Régis. A noter que Faslan et Locard avaient du mal ici à faire la distinction entre les marnes du Pliensbachien et les argiles pliocènes, tellement la géologie est tourmentée dans le secteur. On n’est d’ailleurs pas loin de 2 failles géologiques

      J'aime

  2. Pour le Dépôt de Mendicité l’architecte Antonin LOUVIER détailla ses devis en indiquant le diamètre des tuyaux avec le nombre des soudures et, avec un plan pour les lits en fer, il avait prévu leurs poids, la dimension des planches et la grosseur des fers. Pour le réservoir d’eau il incorpora dans sa double paroi du charbon de bois pour conserver à l’eau toute sa fraîcheur !

    J'aime

    1. Merci de cette information qui nous confirme que Louvier devait être un architecte très rigoureux avec un grand souci du détail. Son travail sur la Fréta est donc digne de confiance !

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s